Libérons le design et soutenons le libre

Article initialement publié sur Usbek & Rica


Une réflexion, qu’on peut penser tout à fait légitime, a envahi l’esprit des designers depuis quelques années. Il s’agit de l’éthique dans la pratique et la finalité de notre métier. La question a été massivement diffusée à partir de 2015 par Tristan Harris lorsqu’il quitta Google où il était précisément « Design Ethicist », pour fonder l’organisation Time Well Spent à l’initiative du mouvement du même nom. Un mouvement qui a pour objectif de mobiliser les designers sur la problématique du respect de l’attention des utilisateurs par les produits et services que nous concevons. C’est ensuite une réflexion plus globale sur les responsabilités du métier de designer dans l’industrie du numérique qui a commencé à se structurer, notamment en France depuis 2017 avec l’association Designers Ethiques.

Ethics by design ?

Et les premiers fruits commencent à tomber : Apple nous propose de mieux contrôler nos temps d’écrans, Instagram nous aide à scroller moins indéfiniment, Facebook nous informe lui aussi du temps passé chez lui… En réponse aux questions que soulèvent l’économie de l’attention, il s’agit donc de nous aider à mieux saisir les excès de nos comportements afin de nous auto-réguler, plutôt que de corriger les biais cognitifs qui génèrent nos excès, voire nous créent des addictions.

Et puis en Europe, grâce au nouveau Règlement général sur la protection des données (RGPD), il a été imposé aux acteurs du numérique de rendre compréhensible et davantage maîtrisable l’utilisation qu’ils font de nos données personnelles. Si cette avancée n’est pas à mettre au crédit des designers, elle a été en revanche un challenge pour nous, pour obtenir à nouveaux vos consentements et vous permettre de mieux savoir ce que ces entreprises font de tout ce qu’elles collectent. Une victoire, semble-t-il, pour l’éthique, bien que la collecte continue.

Cette réflexion qui nous pousse désormais à essayer de concevoir avec une certaine déontologie traduit avant tout un mal-être des designers. Ces derniers, qui culpabilisant des dérives asservissantes des produits et services que nous concevons, ne trouvons que des solutions qui auront comme seuls effets de mieux avertir pourquoi et comment nous manipulons les utilisateurs, et d’apaiser un peu notre conscience.

Si nous remettons en cause la finalité de notre métier au sein des structures auxquelles nous appartenons, c’est évidemment parce que ce sont ces mêmes structures qui l’ont en partie façonné, notre métier, pour qu’il réponde à leurs besoins. On comprend ici qu’il ne nous appartient pas de définir la manière ni la raison avec et pour lesquelles nous travaillons.

Alors voilà, cette réflexion actuelle autour d’un design éthique, à mon sens, n’en a aucun. Le design n’est pas la solution éthique à des produits ou des services qui ne le sont pas. Le design, dans la pratique (méthode, réflexion, solution) ne peut avoir d’éthique que celle héritée des produits et services pour lesquels nous mettons notre savoir-faire à contribution.

Ce dont il est important d’avoir conscience, c’est que notre métier de designer nous redeviendra désirable lorsqu’il sera mis au profit de projets dont nous partageons les valeurs. C’est-à-dire des projets dont l’économie ne repose pas sur la capitalisation de notre attention afin de collecter davantage de données, dans le but d’améliorer une technologie pour encore mieux revendre notre attention préalablement capitalisée. Même constat pour les projets s’inscrivant dans l’économie dite « de partage » mais qui s’appuie en réalité sur la précarité d’une communauté sans rien partager à ses membres des profits générés. Et cela vaut aussi pour les projets dont l’objectif de surconsommation des clients n’a d’égal que la surexploitation des employés de l’entreprise.

Libérer le design.

Bref, nous devons libérer le design. Le libérer de l’emprise capitaliste et de ses logiques néo-libérales, afin qu’il soit au service de l’émancipation individuelle et collective. Il faut qu’il deviennent libre, donc, au sens de ce que l’informatique a fait de ce mot, à savoir libre « pour que l’utilisation, l’étude, la modification et la duplication par autrui en vue de sa diffusion soient permises, techniquement et légalement, ceci afin de garantir certaines libertés induites, dont le contrôle par l’utilisateur et la possibilité de partage entre individus ».

Mais, bien qu’on comprenne ici qu’il devient nécessaire de diffuser nos fichiers sous des formats et licences adéquates afin de contribuer à l’enrichissement des ressources, cela n’aura pas pour effet de libérer le design dans sa dimension de processus de création et de conception, ce qui est l’essentiel du métier. Il est cependant primordial de s’y atteler sérieusement, de libérer et d’alimenter au maximum les librairies de composants et d’iconographies, ainsi que leurs recommandations d’usages, afin de lutter contre l’hégémonie ergonomique et graphique des grandes plateformes qui diffusent, voire imposent, leurs guidelines.

Alors, si l’on veut effectivement faire du design libre — et a fortiori éthique — en ce qui concerne la production de savoir, de recommandations, de ressources et d’outils, ce sont par exemple des équivalents à material.io offert par Google que nous devons produire collectivement, sans en faire pour autant une copie. Pour cela, nous devons nous appuyer sur les projets libres d’envergures dans le but d’y contribuer afin de les améliorer (Firefox, Wikipedia, VLC, Gnome, Ubuntu, Libre Office, etc.). Des projets au sujet desquels on a tendance, par biais culturel, à constater un « défaut de qualité », voire un « manque de design ».

Je parle ici de « biais culturel » car il existe un fossé entre les contributeurs aux logiciels libres et les designers issus de l’industrie du numérique qui, en majorité, ne contribuent pas à de tels logiciels. Les premiers ont façonné leurs propres langages graphiques et expériences utilisateurs depuis leur éthique et depuis les organisations dans lesquelles ils œuvrent, comme les nôtres ont été façonnées par les structures qui nous poussent aujourd’hui à reconsidérer notre métier.